La géométrie du silence

Texte de Chritophe Averty

Une mémoire en équilibre

Aux sources de l’esthétique que l’artiste cultive depuis une trentaine d’années, plusieurs grands maîtres du passé ont inspiré son trait. Aussi, en écho aux Madones de Raphaël, Izabeau Jousse décline dans ses œuvres récentes une série de portraits dont les visages angéliques et mystérieux semblent incarner une paisible féminité. Ses énigmatiques personnages conjuguent élégance et force arborant ici une main aux doigts effilés, là un massif pied de colosse.

Quant aux corps de ces figures venues de temps sans âge, ils ne sont que suggérés, stylisés, rendus abstraits dans une rigoureuse composition géométrique. À l’instar d’une carte à jouer où les images s’inversent, se dédoublent, l’artiste morcelle l’espace et recompose la figure en lui offrant de toile en toile une cohérente unité, franche comme les couleurs qui viennent l’habiller et la dévoiler.

Chez Michel Ange, Izabeau Jousse a puisé l’expressive douceur de ses visages et la présence anatomique des corps. De Jean Rets, elle a confronté sa composition à la rigueur géométrique et chromatique de tons sourds et à l’équilibre formel des œuvres du peintre belge, disparu en 1998. Et de Georges Braque, Izabeau Jousse a puisé une douceur amène de formes incurvées comme blotties au cœur de ses toiles.

Ainsi l’artiste ravive-t-elle l’héritage du passé. Mais plus encore, elle amorce , à la manière d’un jeu d’enfant sage et solitaire, une construction savante, où matières abrasées et couleurs assourdies, cernes et découpes, glacis et matités recomposent la figure dans une synthèse abstraite enveloppante et bienveillante. Un mouvement se love alors dans chaque figure. Une caresse attentive incline un visage. Un regard plonge en lui-même dans une mélancolie semée de souvenirs tus et d’espoirs secrets. Cet élan souple et discret que l’artiste intime aux figures tiendrait alors d’une métaphore de la vie. Dans un équilibre scrupuleux, les formes arrondies se nuancent de rugosités crayeuses, de transparences acidulées, de brillances soyeuses...

Mémoire et mouvement seraient donc pour Izabeau Jousse deux ressorts pour explorer et développer un propos humaniste fondé sur l’équilibre, la rigueur et l’harmonie. Cette peinture, dans le silence d’un atelier solitaire, propose une voie, une architecture, l’esprit d’une paix en partage. A l’épreuve de la mémoire traversant l’histoire de la peinture, du maniérisme à la modernité, de l’Art déco aux collages et papiers découpés, l’œuvre d’Izabeau Jousse offre une vision apaisée du monde et de l’humain, sans jamais lui ôter son mystère.

Peindre sans dire

D’une discrétion assumée, l’artiste confie : « Je cache en montrant, car je peints pour pouvoir me taire ». À l’origine de ce mutisme un constat : celui de ne pas être à l’aise avec les mots. « J’ai très tôt rencontré l’échec scolaire. À six ans je ne voulais pas apprendre à lire. » explique-t-elle. Mais grâce à une institutrice qui l’avait bien cernée, remarquant son infatigable activité, son goût pour la fabrication et la manipulation d’objets, la pédagogue sut canaliser son attention en la faisant dessiner et peindre sur des papiers collés sur des planches de bois, un support inhabituel et valorisant pour un enfant. « Soudain je peignais un tableau et je me concentrais. J’apprenais en même temps à m’asseoir tranquillement, à dessiner et à lire ! »

Mémoire et mouvement seraient donc pour Izabeau Jousse deux ressorts pour explorer et développer un propos humaniste fondé sur l’équilibre, la rigueur et l’harmonie. Cette peinture, dans le silence d’un atelier solitaire, propose une voie, une architecture, l’esprit d’une paix en partage. A l’épreuve de la mémoire traversant l’histoire de la peinture, du maniérisme à la modernité, de l’Art déco aux collages et papiers découpés, l’œuvre d’Izabeau Jousse offre une vision apaisée du monde et de l’humain, sans jamais lui ôter son mystère.

Peindre au long cours

Lorsque que l’on compare les œuvres récentes d’Izabeau Jousse à celles de ses débuts, avant-même qu’elle n’obtienne son diplôme d’Arts Plastiques à Rennes, on est saisi par la cohérence de son évolution, l’affirmation de ses choix plastiques et abstraits, la robustesse de ses compositions dont les toiles récentes signent l’accomplissement. Entre aujourd’hui et ses expériences de jeunesse, plus de trente ans de travail se sont écoulés.

Aussi, ces retrouvailles n’ont pu avoir lieu qu’au prix d’un renoncement salutaire. Peignant pendant plusieurs décennies une image expressive du couple en freinant l’intrusion de l’abstraction dans ses tableaux, Izabeau Jousse la réduisait au déploiement de motifs toujours plus envahissants. Bientôt elle atteignait la fin d’un cycle dans sa peinture. Dorénavant, il lui fallait retrouver l’esprit et le désir qui l’animait à ses débuts. Son choix fut radical : elle cessa de peindre ayant accepté que cette décision puisse être définitive. Mais sa douleur fut exorcisée lors de la création, en 2021, de La Galerie des Oubliés, avec son fils Léopold Cottineau.

En rendant hommage à des artistes que l’histoire de l’art a négligés, aux peintres qui n’avaient pas été reconnus à la hauteur de leur talent et de leur travail ou n’avaient connu qu’une très éphémère heure de gloire, Izabeau Jousse a retrouvé l’élan jadis essoufflé.

Pourquoi devoir choisir entre abstraction et figuration ? Au bout d’une longue maturation la menant aux sources de ses aspirations anciennes, Izabeau Jousse désormais enjambe non seulement les frontières du non-figuratif mais se détache de la représentation pour servir un propos simple, qui célèbre l’humain avec délicatesse et diffuse la musique de ses silences, comme un bonheur en sourdine.

Mémoire et mouvement seraient donc pour Izabeau Jousse deux ressorts pour explorer et développer un propos humaniste fondé sur l’équilibre, la rigueur et l’harmonie. Cette peinture, dans le silence d’un atelier solitaire, propose une voie, une architecture, l’esprit d’une paix en partage. A l’épreuve de la mémoire traversant l’histoire de la peinture, du maniérisme à la modernité, de l’Art déco aux collages et papiers découpés, l’œuvre d’Izabeau Jousse offre une vision apaisée du monde et de l’humain, sans jamais lui ôter son mystère.

Christophe Averty